Quel est le meilleur roman de science-fiction ? Le regard d’un lecteur devenu auteur
Quel est le meilleur roman de science-fiction ?
La question est simple, ou plutôt simpliste, puisqu’il est en réalité impossible d’y répondre sérieusement !
Je suis bien incapable de désigner le meilleur roman de science-fiction, ni même d’établir un quelconque top 10 ou top 100 de la SF.
Il faudrait pouvoir choisir entre le roman qui nous a fait découvrir et aimer la science-fiction, celui qui a inventé un univers dont on n’avait plus envie de repartir, celui qui nous a fait réfléchir à notre propre société ou à notre avenir, ou, plus banalement, celui dont on garde, de longues années après, des images suffisamment fortes pour avoir survécu à toutes nos autres lectures.
Il faudrait aussi pouvoir comparer des sous-genres aussi différents que le space opera, les voyages dans le temps, les dystopies, le planet opera, les univers hybrides, comme la science fantasy et tant d’autres. Ce serait vouloir placer dans un même classement un cornet de frites, une glace à la vanille et un verre de bon vin ! Absurde…
En revanche, je peux parler des livres qui ont construit ma propre passion pour la SF, de ce que je recherche encore aujourd’hui lorsque j’ouvre un roman et de ce que, devenu auteur à mon tour, j’ai emporté avec moi lorsque j’ai commencé à imaginer mes propres mondes et mes propres histoires.
Le premier roman n’est pas toujours le meilleur
Ma rencontre avec la science-fiction n’a rien eu de très prestigieux.
Je l’ai déjà raconté sur ce site et dans l’exercice obligatoire des biographies éditoriales : elle s’est produite dans le modeste rayon livres d’un grand magasin, avec un roman acheté presque au hasard, « Et les Hommes voulurent mourir », de Dan Dastier, publié au Fleuve Noir.
Avec le recul, je ne le placerais certainement pas parmi les chefs-d’œuvre de la science-fiction, loin de là !
Mais est-ce vraiment important ?
Ce livre a accompli quelque chose que des romans infiniment plus ambitieux n’auraient peut-être jamais réussi à faire : il m’a ouvert une porte.
C’était ma première lecture de SF en dehors de quelques vieux classiques de Jules Verne et j’ai aimé les paysages infinis qui se cachaient derrière cette porte.
Derrière elles m’attendaient Isaac Asimov, A. E. Van Vogt, Jack Vance, Robert Heinlein, Robert Silverberg, Ursula Le Guin et bien d’autres encore. Soudain, il devenait possible d’ouvrir un livre pour découvrir des milliers d’autres mondes, certains enthousiasmants, d’autres inquiétants, parfois franchement désespérants.
Voilà peut-être le premier pouvoir d’un grand roman de science-fiction : nous ouvrir des passages vers des réalités qui n’ont d’autres frontières que celles de l’imagination de l’auteur et, finalement, de la nôtre.
Ce que j’attends d’un grand roman de science-fiction
La science-fiction a toujours été un merveilleux laboratoire d’idées.
On peut y interroger les progrès scientifiques, bien entendu, mais si ce n’était que cela, la SF deviendrait vite ennuyeuse. Et hélas, beaucoup de contempteurs des littératures de l’imaginaire en ont encore cette vision étriquée.
On peut aussi, et surtout, réfléchir aux rapports entre les sociétés, les cultures, les religions, et imaginer ce qu’ils deviendraient dans des conditions très éloignées de celles que nous connaissons ici et maintenant.
On peut anticiper de quelques années ou de quelques décennies les progrès de technologies que nous voyons déjà poindre à l’horizon, et extrapoler de cela des évolutions souvent dystopiques de notre réalité. C’est ce que firent, chacun à sa manière, Aldous Huxley avec « Le Meilleur des mondes » ou George Orwell avec « 1984 ».
Mais, en ce qui me concerne, j’ai toujours éprouvé davantage d’attirance pour une autre branche de la SF : celle qui nous emmène ailleurs et, de préférence, très loin d’ici !
Nous voici dans le domaine du space opera et du planet opera qui ont tant marqué mes lectures.
Il y eut tout d’abord Isaac Asimov et ses deux grands cycles, « Fondation » d’un côté et « Les Robots » de l’autre, puis l’exploit magistral du « bon docteur » qui réussit, à travers quelques romans intermédiaires, à les relier en une seule et unique fresque. J’en ai éprouvé un véritable vertige intellectuel lorsque j’ai reposé le dernier livre, celui qui formait la clef de voûte faisant tenir ensemble les deux arches de l’œuvre.
Chez Jack Vance, ce sont les peuples, les cultures, les civilisations et leur étrangeté baroque qui donnent aux mondes visités une identité immédiatement reconnaissable, quelque part entre fantasy et science-fiction.
Chez P.J. Hérault, auteur français populaire et à mon sens sous-évalué, l’aventure, l’exploration et la reconstruction d’une société à partir des miettes laissées par un quelconque effondrement occupent une place essentielle et permettent parfois d’imaginer un idéal presque utopique capable de surgir après le chaos.
Ce que je recherche dans ces romans n’est donc pas simplement un décor exotique dans lequel déplacer une intrigue qui aurait tout aussi bien pu se dérouler ailleurs.
Une bonne histoire peut évidemment exister par elle-même, mais elle devient tellement plus riche et entêtante lorsqu’elle s’inscrit dans un panorama historique plus vaste.
Il en va de même pour un planet opera. Une aventure palpitante peut se dérouler sur une planète dont on sait finalement peu de choses, mais elle devient bien plus attachante lorsque cette planète possède sa propre géographie, son climat, ses espèces, ses peuples, ses cultures et ses contraintes.
Le monde ne doit plus seulement servir de décor à l’histoire. Il doit influencer ceux qui y vivent et souvent même imposer ses propres règles à l’intrigue.
J’en ai récemment trouvé une belle illustration dans « Kyklos », de Jean-Christophe Gapdy et Franck Selsis, auquel j’ai consacré une chronique sur ce blog : une planète imaginaire peut devenir suffisamment cohérente pour paraître presque plus réelle que nature.
Bien sûr, cela ne suffit pas encore.
Une grande idée ne sert à rien si elle n’est pas portée par des personnages capables de nous intéresser.
L’univers doit rester cohérent et respecter les règles que l’auteur lui-même a établies.
Lorsqu’on referme le livre, que ce soit après avoir traversé l’espace ou le temps, on doit avoir le sentiment d’être réellement parti quelque part et, si possible, d’avoir envie d’y retourner.
Quand le lecteur devient auteur
Devenu auteur, j’ai essayé rétrospectivement de comprendre en quoi les grands écrivains lus durant ma jeunesse avaient pu influencer ma propre plume.
D’Asimov, j’ai certainement gardé le goût des histoires qui avancent beaucoup par les dialogues et les interactions entre les personnages, davantage que par de longues explications ou descriptions.
L’infidélité que j’ai récemment faite à la SF en écrivant un polar, « Les Anges de la Lune noire », en est d’ailleurs une illustration : c’est avant tout à travers les rapports entre des personnages de caractère que l’histoire progresse.
J’ai aussi conservé l’intérêt pour les grands empires en décomposition, comme celui du Trantor d’Asimov. Parce que, comme dans les ouvrages de P.J. Hérault, c’est à travers cette décrépitude qu’on peut le mieux imaginer une renaissance et une société meilleure. Les bonnes histoires ne se contentent pas d’exister dans une époque étriquée, mais prennent place dans une fresque beaucoup plus vaste, où le présent ne peut véritablement se comprendre qu’à la lumière des siècles ou des millénaires qui l’ont précédé.
Si mon space opera « La lumière déchirée » est, pour l’instant, un roman indépendant (one shot, comme on dit !), il appartient à une Histoire (avec un grand H !) de l’humanité qui pourrait donner lieu à tant d’autres histoires (avec des petits h !). Les environnements scientifiques, géopolitiques et sociologiques de ces lointaines années ne peuvent se comprendre qu’à travers un passé (et en partie cette décomposition dont je parlais plus haut) que je fais remonter jusqu’à notre propre civilisation.
Cette recherche d’univers qui possèdent leurs propres règles est également au cœur de « Motu'ora, l’île des arbres-bateaux », où les Vaks, ces immenses organismes végétaux vivants capables de naviguer, ne constituent pas seulement un élément de décor, mais participent pleinement à l’identité du monde et à son histoire.
D’un roman à l’autre, je me rends compte que je reviens ainsi souvent à la même envie : créer des environnements suffisamment cohérents pour qu’ils puissent exister au-delà de la seule intrigue qui s’y déroule. À tel point que, même si cela n’est pas prévu au départ et que je manque de temps pour le faire, j’ai à chaque fois l’envie d’y revenir avec une suite !
Cette dimension est encore plus présente dans « Les Chroniques d’Ombrelune », la trilogie de planet opera sur laquelle je travaille actuellement avec ma complice Laurence Vallat. L’histoire d’Ambre, de ses peuples et de ses civilisations s’y construit sur plusieurs millénaires.
Créer de tels univers m’a d’ailleurs conduit à regarder différemment les romans que je lisais autrefois uniquement comme lecteur.
Derrière une planète, une civilisation ou une technologie évoquée en quelques lignes se cachent parfois des dizaines de questions auxquelles l’auteur a dû répondre sans que le lecteur en ait conscience.
Et c’est probablement bon signe : lorsque le monde paraît naturel, c’est que tout le travail qui le soutient a réussi à devenir invisible.
Alors, quel est le meilleur roman de science-fiction ?
Nous revenons à notre question de départ !
Le lecteur qui recherche avant tout les grandes idées ne choisira probablement pas le même livre que celui qui veut vivre une aventure rocambolesque.
Certains aiment les futurs proches et plausibles, les progrès technologiques dont on devine déjà les prémices autour de nous.
D’autres préfèrent les immenses civilisations galactiques, les planètes inconnues et les voyages qui nous éloignent de plusieurs milliers d’années et d’années-lumière de notre quotidien.
D’autres encore recherchent les dystopies, les intelligences artificielles, les paradoxes temporels ou la rencontre avec des formes de vie radicalement différentes de la nôtre.
C’est justement cette diversité qui fait la richesse d’un genre, bien trop souvent réduit, de manière caricaturale, au seul souvenir de Star Wars !
Il n’existe évidemment pas UN meilleur roman de science-fiction.
Il existe celui qui arrive au bon moment entre les mains du bon lecteur.
Celui qui lui donne envie d’aller voir plus loin, qui change quelque chose dans sa manière d’imaginer le futur ou qui lui offre simplement un monde dans lequel il aurait aimé rester quelques pages supplémentaires.
Pour moi, tout a commencé avec un petit Fleuve Noir acheté presque par hasard.
Et plusieurs décennies plus tard, je continue d’ouvrir des portes et désormais de proposer mes propres destinations !
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